Le livre raconte l’histoire de deux cousines (élevées comme des sœurs) Magdalie et Nadine qui se retrouvent privées de leur mère qui a succombé au tremblement de terre du 12 Janvier 2010. Nadine et Magdalie qui depuis leur prime enfance rêvent du mode vie américain se trouvent à leur tour séparées. En effet, le père de Nadine, haïtien de la diaspora résidant aux USA effectue avec succès les démarches pour que sa fille le rejoigne. Magdalie, elle, vivra l’enfer des camps qu’elle décrit avec minutie dans l’ouvrage. A son départ, Nadine promet à Magdalie de tout faire pour qu’elle puisse elle aussi vivre son rêve américain. Le livre qui se termine sans que ce projet ne se concrétise, offre une fin surprenante puisque dans le dernier chapitre qui se déroule en 2020 on assiste au retour de Nadine au pays qui loin de venter les mérites des Etats-Unis, se réjouit de son retour en Haïti :

‘I always missed Haiti (…) Haiti is my home (…) Misery in the United States is harder than misery in Haiti’ (Wagner, 2015: 245-246)

Ces quelques lignes mettent en lumière le fossé qui existe entre les attentes des migrants et la réalité de la vie dans le pays d’accueil. L’expérience de Nadine nous montre que ‘l’herbe n’est pas forcement aussi verte chez le voisin’ que l’on voudrait le croire. Cette situation est un parfait exemple de ce que Calderón qualifie de ‘desengano’ dans son ouvrage : ‘La vida es sueño’ (1635).

Au delà de la question des camps, cet ouvrage met en lumière la thématique de la diaspora Haitienne et plus spécifiquement de l’ haitienneté et sa responsabilité sociale (RS): ‘Etre haïtien diasporique c’est agir et réagir pour Haïti et contre ses détracteurs’ (Brubaker, 2005). La perte du territoire d’origine entraîne le recours à la mémoire collective du territoire, comme composante essentielle de l’identité (Bruneau, 2006). L’expression identitaire dans la diaspora haïtienne, comme dans d’autres diasporas s’est progressivement structurée autour de motivations économiques. Constituant un groupe de plus en plus éduqué, la diaspora haïtienne s’est transformée en un potentiel financier et éducatif (Paul et Michel, 2013) central dans le développement économique du pays notamment dans le secteur du tourisme (hôtellerie et restauration).

Pour bien comprendre les conséquences positives du mouvement social de la diaspora haïtienne sur Haïti, nous pouvons mobiliser l’approche de la RS. Cette approche est devenue courante dans l’analyse des entreprises. Elle a été récemment introduite dans le cas de la diaspora, par des économistes comme Benjamin A. T. Graham (2013) et Auguste Kouakou (2013). Face à l’incapacité d’action des autorités haïtiennes, la diaspora a commencé à apporter une assistance remarquée à la population de leur territoire d’origine. Alain Faure qualifierait d’ ‘empreintes mémorielles du territoire hérité’ (Faure, 2010) le fait pour les migrants de valoriser leur attachement au territoire, à la terre origine de leur identité (Paul, 2009).

La diaspora participe à remplir, dans certains cas, l’ ‘espace social vide’ (Badie, 1992) où l’Etat n’intervient pas. Autrement dit, elle apparaît comme un mouvement parallèle, non pas réactionnaire, mais de préférence complémentaire à l’action étatique. Même si la création d’Israël n’a pas causé le retour de la majorité des juifs du monde entier vers cet Etat, pas plus que l’abolition de l’esclavage n’a causé le retour de tous les noirs vers l’Afrique (Elbaz, 2010), nous demeurons persuadés qu’une amélioration significative des conditions sociopolitiques et économiques d’Haïti peut contribuer au retour progressif de la diaspora.

L’étude réalisée au Burkina Faso par Brigitte Bertoncello (2010) fournit un exemple intéressant. Elle permet de ‘comprendre comment les migrants, à travers leurs investissements, participent à la fabrique urbaine de leur pays d’origine et deviennent des acteurs du développement des villes’ (ibid.). Par exemple, le retour des Burkinabés de Côte d’Ivoire dans leur pays d’origine, initialement perçu par le gouvernement de Blaise Compaoré comme un risque de déstabilisation économique et sociale, a généré un nouveau regard sur la question migratoire. Les Burkinabés de l’étranger sont aujourd’hui considérés comme des développeurs potentiels. Le même type de changement se produit progressivement en Haïti.

Références

Badie, B. (1992). L’État importé. L’occidentalisation de l’ordre politique, Paris, Fayard.

Bertoncello, B. (2010). ‘Diaspora, développement et urbanisation : des Burkinabè de l’étranger, acteurs des projets urbains de Zaca et Ouaga 2000 à Ouagadougou (Burkina Faso)’, Annales de géographie, 5(675) : 560-583

Brubaker R. (2005). “The diaspora’ diaspora”, Ethnic and Racial Studies, 28(1): 1-19

Bruneau, M. (2004). Diasporas et espaces transnationaux, Paris, Anthropos-Economica

Elbaz, G. (2010). “L’hybridation transnationale des diasporas”, Etudes Caribéennes, n° 16, URL, http://etudescaribeennes.revue.org/4627

Faure, A. (2010). ‘Gouvernements intercommunaux et ressources politiques. L’identité territoriale pour énoncer des priorités d’action publique ?’, dans M. Denis-Constant (dir.), L’identité en jeux. Pouvoirs, identifications, mobilisation, Paris, Karthala : 337-360

Paul, B. (2009). L’Haïtianité : Institutions et Identité en Haïti, Lille, ThebookEdition

Paul, B. (2008). “Migration et pauvreté en Haïti : impacts économiques et sociaux des envois de fonds sur l’inégalité et la pauvreté ?”, Communication à la Journée Thématique du Groupe d’Economie et Développement (GDR), Université Bordeaux 4, le jeudi 16 octobre 2008

Paul, B. et T. Michel (2013). ‘Comment juguler les limitations financières des universités haïtiennes ?’, Haïti Perspectives, 2(1): 59 – 63.

 

Book:
Wagner, L.R. (2015)
Hold tight, don’t let go, New York: Amulet Books

Reviewer:
Dr Hugues Seraphin
Lecturer in Event & Tourism Management, The University of Winchester, United Kingdom.