Autant il n’est pas aisé d’associer diaspora et tourisme du fait que le premier est marqué par la contrainte du départ et l’affliction alors que le deuxième incarne l’intention et l’agrément (Saghi, 2011), autant il est difficile d’associer l’industrie touristique à la destination ‘Haïti’ du fait qu’il n’est pas de notoriété publique que cette destination ait été entre les années 1940 et 1960, une destination privilégiée dans la Caraïbe en termes de réception de touristes (Séraphin, 2014a). Haïti est d’avantage connue comme étant ‘l’ile de toutes les tragédies’ du fait du niveau de pauvreté de la population, des problèmes politiques et économiques constants, et enfin à cause des catastrophes naturelles qui l’ont touché (Bonnet, 2010 ; Dupont, 2010). L’originalité de cet article réside justement dans cette association d’opposés que l’on pourrait même caractériser d’approche Janusienne en référence au Dieu Janus à deux visages. La diaspora représentant un marché lucratif pour une destination touristique (Hung, Xiao & Yang, 2013), le Ministère du Tourisme et des Industries Créatives d’Haïti (MTIC) a fait de la diaspora haïtienne (depuis l’année 2011) une de ses cibles prioritaires pour la relance de l’industrie touristique du pays (MTIC, 2011).

La diaspora haïtienne

L’instabilité politique qui a suivi l’ère des Duvalier (1957-1986) a porté une atteinte sérieuse au tourisme en Haïti qui petit à petit a disparu de la carte des destinations mondiales (Séraphin, 2014b). Cet état de fait dans le secteur du tourisme correspond également à une vague massive de départs d’Haïtiens vers d’autres cieux pour échapper soit à des représailles (motif politique) ou pour améliorer leurs conditions de vie (motif économique). Heureusement, les autorités haïtiennes actuelles en charge du tourisme ont très bien compris l’importance de cette diaspora puisque la ministre du tourisme a multiplié les actions de séduction envers la communauté haïtienne vivant aux Etats-Unis et au Canada. L’amélioration significative des conditions sociopolitiques et économiques d’Haïti peut contribuer au retour progressif d’une partie significative de la diaspora. Le retour au point de départ est considéré dès que des opportunités économiques se présentent (Paviagua, 2002). On constate depuis peu un retour timide de la diaspora haïtienne pour effectuer notamment des investissements dans le secteur du tourisme et plus particulièrement dans l’hôtellerie-restauration. Pour le PDG de l’hôtel Oasis, ‘investir et s’investir en Haïti est un acte de foi’ (Nouvelliste [en ligne]).

La diaspora comme cœur de cible pour le développement du tourisme

La diaspora est le cœur de cible idéal pour le développement durable du tourisme en Haïti. Elle représente avant tout un atout en tant que touristes (et non en tant qu’investisseur ou travailleur du secteur du tourisme). Une étude comparative montre que ce groupe est beaucoup plus intéressant que les touristes lambda.

En dépit du fait que la diaspora représente un atout majeur pour le développement du tourisme en Haïti, on est également conscient que cette diaspora, même si elle a conservé de forts liens affectifs et matériels avec son territoire d’origine, finit par adopter les pratiques touristiques de leur pays d’accueil pour les déployer dans leur pays d’origine. Les Etats-Unis étant la première destination d’immigration des Haïtiens, nous nous interrogerons sur l’impact potentiel que cette circonstance peut avoir sur le tourisme en Haïti surtout si on ajoute à cela que les touristes Américains confirment en 2010 leur statut de premier pays fournisseur de touristes en Haïti (Séraphin, 2014b). ). Notre hypothèse est la suivante: On assistera sur le long terme à une américanisation des prestations et services touristiques en Haïti.

Conclusion

Comme dans le cas des Burkinabè (Bertoncello, 2010), les Haïtiens de la diaspora (après avoir été tenus à l’écart) sont désormais considérés comme les acteurs incontournables pour le développement du pays. Le développement d’une conscience d’appartenance commune (Pulvar, 2006) afin que les Haïtiens de la diaspora aient l’impression d’être des « citoyens à part entières » et non des citoyens entièrement à part s’est révélé être très important. Le retour de cette diaspora qui est encore timide ne fait pas non sans peine. Le challenge du ministère du tourisme d’Haïti et de redonner ou de donner envie à la diaspora de venir passer ses vacances en Haïti et / ou d’investir dans le secteur du tourisme. La propension des membres de la diaspora souhaitant venir en vacances au pays (étant plus importante que celle qui souhaite investir ou travailler dans le tourisme), il semble important d’adopter une stratégie marketing adaptée, car la diaspora ne constitue pas un groupe homogène. La prise en compte du rôle de la diaspora est fondée sur la nécessité d’associer toutes les constituantes de la société haïtienne dans la démarche de développement touristique. Dans cette logique, la population locale constitue également un acteur insuffisamment impliqué dans le développement touristique. Pourtant, elle est récipiendaire d’une partie considérable des transferts de fonds issus de la diaspora. Elle ne doit pas être appréhendée uniquement comme main-d’œuvre dans les établissements relevant du tourisme. Elle peut être également consommatrice. Car le tourisme est souvent l’une des premières choses auxquelles les nouveaux consommateurs aspirent (Duthion et Michaud, 2011).

Références

  • Bertoncello, B. (2010). « Diaspora, développement et urbanisation: des Burkinabè de l’étranger, acteurs des projets urbains de Zaca et Ouaga 2000 à Ouagadougou (Burkina Faso) », Annales de géographie, vol. 5, n° 675, p. 560-583
  • Bonnet. F. (2010) Haïti : L’ile de toutes les tragédies. Marianne, 65, 6-12
  • Dupont, B. (2010). Ne soyons plus un peuple objet. Courrier International, (1003) : 9
  • Duthion, B. et Michaud, J. L. (2011). « Préface », dans L. Botti et H. Séraphin (dir.). Le tourisme aujourd’hui : une approche internationale. Bruxelles, Deboeck
  • Hung, K., Xiao, H. & Yang, X. (2013) Why immigrants travel to their home places: Social capital and acculturation perspective, Tourism Management 36: 304-313
  • Jadotte, E. (2012) Brain drain, brain circulation and diaspora networks in Haiti, UNCTAD
  • Newland, K. & Taylor, C. (2010) Heritage tourism and nostalgia trade: A diaspora niche in the development landscape, Migration Policy Institute
  • Paviagua, A. (2002). « Urban-rural migration, tourism entrepreneurs and rural restructuring in Spain ». Tourism geographies, vol. 4, n° 4, p. 349-371
  • Pulvar, O. (2006). «Mémoire, médiatisation et construction des identités». Etudes caribéennes [en linge], http://etudescaribeennes.revues.org. Consulté le 04 Avril 2015
  • Saghi, O. (2011). « Exil, errance, vacances : Les tourismes diasporiques ». Espaces Temps [en ligne], http://espacetemps.net/document8833.html. Consulté le 04 Avril 2015
  • Séraphin, H. (2014a) Le tourisme : L’ouverture pour le peuple de Toussaint ? Paris: Publibook
  • Séraphin, H. (2014b) Les jeux d’influences dans le tourisme: Cas d’Haïti, Journal of Haitian Studies, 20 (2), 66-86
  • Wab, T. (2013) Engaging the Haitian Diaspora, Cairo Review, (9)
    [En ligne] http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/138057/Investir-et-sinvestir-en-Haiti-Un-acte-de-foi-Jerry-Tardieu-fait-salle-comble-a-Moca-Cafe, Consulté le 04 Avril 2015

Article by: Dr Hugues SERAPHIN, Enseignant-chercheur, The University of Winchester (Angleterre)